Le livre comme capture :

28, août 2006

Lettre à Isabelle Stengers:

Votre livre est en prise sur certains lecteurs (universitaires, familiers des discours sociologique et philosophique). C’est une 1ère victoire. Mais il manque son objet car il ne capte pas l’attention des gens. S’il est en prise sur certains lecteurs, il est également aux prises avec eux : nous sommes partenaires, sur un pied d’égalité. C’est ce que vous voulez, vous qui ne désirez pas faire argument d’autorité. Et c’est tout à votre honneur en tant que scientifiques occupant une position appréciable (pas majoritaire) au sein du champ scientifique. Vous acceptez ainsi de mettre en danger votre savoir et votre pouvoir. Si tous les professionnels de la pensée avait l’intelligence pratique d’agir ainsi (car ils sont en voie d’extinction), je me tracasserais moins quant à la disparition progressive d’un certain mode de pensée. Car vous êtes, nous sommes en voie d’extinction dans le sillage de l’extinction de l’Etat (sous sa forme actuelle, d’Etat-citoyen car il sera remplacé par l’Etat-entreprise) et notre seule planche de salut est de coordonner les multiples pensées en voie de minorisation, disséminées dans ce qui reste des appareils de l’Etat (école, administration, anciens médias etc) pour reformer un contre-pouvoir suffisant pour faire à nouveau prise sur la dynamique sociétale. Mais pour cela, il ne faut pas penser en terme de barque/rapides car les gens regroupés dans la barque ne sont pas « innocents » de la dynamique sociétale actuelle. Cette dynamique n’est pas exclusivement économique, capitaliste. Cette appréhension est réductrice : ce qui merde dans la société déborde le seul phénomène capitaliste ou économique. Les gens n’apprennent pas automatiquement par l’expérience comme si le contact avec les choses comme “nature” causait unilatéralement des transformations déterminées (par l’ontologie de la chose) chez les gens. Il faut avoir étudié l’influence des médias pour savoir que la rétention, l’exposition et la compréhension sélectives opèrent à plein. Il faut réformer le regard des gens ; il n’existe pas un regard ontologique qui réapparaîtrait comme par enchantement lorsqu’on laisse les gens penser par eux-mêmes. Nous avons donc besoin d’un pouvoir qui éduque autrement le regard des gens car ce regard est « éduqué » en continu par les instances économico-médiatiques (publicité, médias). C’est peut-être cela, votre concept de “jeteur de sonde” qui ne veut pas se positionner comme pouvoir pédagogique ?

Ma conception est plutôt la suivante : il n’existe pas d’une part un regard ontologique puis d’autre part, des professionnels de la pensée qui transforment ce regard pour le bénéfice du capitalisme. Il existe des professionnels de la pensée (majoritaires) qui éduquent le regard pour le bénéfice du capitalisme et d’autres professionnels de la pensée qui tentent (minoritairement) de l’éduquer autrement. Pas de regard vierge comme pas de discours vierge, non socialisé, personnel, individuel. Le discours comme le regard est directement un produit social.

Cela ne veut pas dire que dans votre projet ou dispositif d’éducation du regard, il n’existe pas un lieu placé dans le futur où les gens pourront tous développer leur « propre » parole minoritaire sans plus être accompagnés par des professionnels. Comme l’enfant devenu adolescent initie une pensée « personnelle », plus autonome, on peut imaginer un lieu-moment futur où les professionnels de la pensée arrêteront de parler, leur tâche accomplie (comme lors de la phase de disparition de l’Etat dans la théorie marxiste). Mais on ne peut faire l’économie de la création de la pensée (je parle bien sûr d’une pensée critique, subversive, une contre-pensée) !


La logique de la prise (p.4) :

28, août 2006

Isabelle se pose la question de la vérité de la prise scientifique. La vérité ne se mesure plus à l’aune du vrai/opinion ou réalité/apparences mais à l’aune de la prise efficace c-à-d réussite/échec.

Mais la réussite de l’action scientifique n’est pas tout. Ce n’est pas la réussite ou l’échec qui importe ; ce qui importe, c’est l’interprétation de ce qui se laisse appréhender comme réussite ou échec. Ce qui se passe n’est pas une nature qui se révèle mais une culture (des opinions) qui se discutent : est-ce que le dispositif n’était pas trafiqué pour que la réussite soit seule possible ou plus probable etc ? On retombe sur de la culture, de la politique scientifique et la prise fiable est un dispositif qui fait consensus et qui laisse à voir une prise qui sera taxée de fiable parce que le dispositif fait consensus. Sinon, elle retombera au statut de simple prise c-à-d de « il y a quelque chose qui se passe mais quoi, on n’est pas d’accord sur ça ». Bref, que l’action débouche sur un effet.

La prise qui se donne à lire comme prise sur une nature (produit) n’est jamais en fait qu’un consensus sur ce qui fait prise (processus).

Quid du capitalisme, de sa vulnérabilité et du marxisme. Si pas le marxisme, à tout le moins, le communisme a fait prise puisqu’il a renversé des régimes politiques et s’est substitué à eux. Donc, l’action a débouché sur des effets. Reste alors à se mettre d’accord sur « les êtres issus de l’expérimentation » communiste : sont-ce des sociétés post-capitalistes ou la répétition du même ? Le dispositif révolutionnaire pose alors problème : tel qu’il a été mené, a-t-il produit l’objet que l’on croyait qu’il allait produire ? La réponse est non ou plus exactement, de nos jours, un consensus se dégage dans ce sens. D’où, comme la prise n’a pas abouti à l’objet que le dispositif visait, il faut changer de prise, essayer d’autres dispositifs. C’est la raison de ce livre. Mais ces nouveaux dispositifs, pour qu’ils soient mis en œuvre, il faut qu’un consensus social (action sociale) se construise alors que tel n’est pas le cas pour le dispositif scientifique : ce dernier peut être actionner par un groupe de particuliers (laboratoire etc) du moment que le descriptif de son élaboration obtienne le consensus de la communauté scientifique. Dans le cas de la transformation sociale, le consensus doit naître d’entrée de jeu. Et c’est là que la question de la mobilisation des masses est mal posée :

- soit un pouvoir essaie de mobiliser les masses mais n’y arrive pas

- soit un pouvoir s’y essaie, y arrive mais l’objet social produit par ce dispositif reconduit l’objet capitaliste

- soit un autre dispositif est proposé (celui d’Isabelle basé sur une autre relation que pédagogique ou missionnaire), il obtient le consensus et l’objet social produit ne reconduit pas l’objet capitaliste.

Question : comment proposer ce dispositif sans instaurer une relation pédagogique ou épistolaire (le livre) ? Il devrait être plutôt construit ensemble !

Question : comment des gens qui ne pensent pas pourraient-ils construire un dispositif ensemble et faire naître ainsi un consensus social (nécessaire à l’action sociale) en construisant ensemble ?

Pour ma part, en tant que « petite main gauche » qui pense, je formule une objection quant à la fiabilité de ce nouveau dispositif, c-à-d qu’il débouche véritablement sur l’objet social visé (un ailleurs au capitalisme) : la facture du dispositif, linéaire, causale, actionnelle (sujet/objet ou processus/produit) me semble simpliste ! Je pense plutôt que le dispositif social (processus) débouche toujours sur un objet social (produit) de même facture. Il faudrait donc :

- bien investiguer le dispositif (comment se construit quoi ?)

- bien investiguer l’objet social (que produire ?)


A quelles logiques avons-nous affaire?

28, août 2006

La logique de l’événement :

La logique de l’événement repose sur la dichotomie essence/accident. L’essence est toujours posée avant l’événement. L’identité dans le temps et l’espace, le même est toujours posé avant. Ensuite, le même est soumis aux aléas de l’accident, de l’événement qui ne change pas sa nature mais l’indexe, la contextualise.

La logique des structures dissipatives :

Cette logique repose sur le processus suivant : chaos (entropie) – événement – structure dissipative

Ici, un événement crée une structure nouvelle qui remplace le chaos (l’état d’équilibre).

Or, en sociologie, cette logique ne s’applique pas : l’état antérieur n’est pas le chaos mais une structure sociale en devenir (un processus évolutif de structuration sociale), ce que l’on pourrait appeler la prise que la société exerce sur les gens et qu’on nomme plus communément socialisation.

Donc, la question qui se pose est la suivante : un événement peut-il s’amplifier au point de transformer ce processus de socialisation ? Je ne le pense pas. Nous n’avons pas : socialisation – événement – resocialisation.

Pourquoi ? Parce que l’événement reste superficiel, ponctuel (ex : la marche blanche). Même une révolution comme événement majeur ne certifie en rien la transformation en profondeur de la société.

En tout état de cause la prise qu’opère le capitalisme n’agit pas par événements, toujours occasionnels presqu’accidentels, énigmatiques (pourquoi tel fait en apparence anodin devient-il événement ?) mais jamais reproductibles, certains. On ne peut se fier à l’événement pour changer les choses ! Le capitalisme agit autrement, en continu, son mécanisme est « permanent » et s’il provoque peu de réactions, c’est qu’il est « invisible », caché, de l’ordre du structurel alors que l’événement est de l’ordre du conjoncturel.

L’événement contextualise la logique capitaliste ; il ne l’enfreint pas. Il s’en nourrit, la retourne à son profit.

La logique de la prise :

Cet ordre me paraît au contraire de celui de l’événement un ordre porteur pour un changement en profondeur ; il faudrait inaugurer une prise qui avec le temps fasse lâcher prise au capitalisme.

Deux solutions sont envisageables : soit, cette nouvelle prise s’impose et donc remplace la précédente ; soit, cette prise s’autodétruit après avoir détruit la prise capitaliste et laisser soudre une société sans prise. Il me semble plus pragmatique de penser que la 2ème option est peu probable : il est difficile de penser une société sans prise. Ou bien faut-il envisager autre chose qu’une prise ?

La logique de la prise opère un renversement copernicien : l’individu-sujet n’est plus au centre de la dynamique mais il est objet de prise et le sujet de la prise est la société, le système bref autre chose qui s’impose à l’individu. La même logique prévaut lorsqu’on parle d’habiter une maison : la maison s’impose à celui qui l’habite.

Donc, évacuer l’individu (conscience) du centre, c’est une première démarche importante.

Mais qu’est-ce qui peut faire prise sur l’individu ? Qu’est-ce qui peut le contraindre ? Le matériel : le manu militari, la contrainte physique. Pas dans le système capitaliste puisqu’il se caractérise justement par une liberté physique optimisée, portée aux nues, proclamée comme bien suprême. Il reste donc l’immatériel c-à-d soit le discours, le sens : c’est le sens qui fait prise, soit, l’affect, le cri, l’émoi. La contre-prise doit donc être soit de l’ordre du sens, soit de l’ordre de l’affect.

La logique du programme :

Le programme comme prise a échoué ; les manifestes ont été disqualifiés pour longtemps.

Le sens qui doit faire contre-prise ne doit donc pas consister en programme.

Mais pourquoi le programme a-t-il échoué ? Parce qu’il s’impose comme prise alors que la prise capitaliste se laisse choisir comme liberté.

Mais comment l’achat d’une marchandise peut-il se lire comme liberté ?

Parce que le sens a été soigneusement canalisé et nettoyé, parce qu’au lieu de choisir entre la marchandise ou autre chose, on est amené à choisir entre la marchandise A et la marchandise B et que tout autre sens a été détruit (les autres modes ancestraux de relations entre l’homme et son environnement).

Le sens qui fait prise dans le capitalisme est du sens produit ailleurs que dans le cercle restreint de l’économie. Ainsi, le lien qui l’unit à ce système n’est pas manifeste.