L’imperfectude comme moteur de déconstruction:

29, août 2006

Pour contrer la fuite en avant néolibérale, il faut restaurer l’imperfectude.

Accepter l’imperfectude, c’est refuser la socialisation de toutes les activités humaines. Par socialisation, il faut entendre production en collectivités (entreprises) régies par un pouvoir (privé ou public). De plus en plus d’activités humaines sont remises aux mains d’experts, de spécialistes, d’entreprises et cessent d’être effectuées par “monsieur tout le monde”. Les individus doivent abandonner certaines capacités en relation avec des tâches qui étaient auparavant effectuées par eux-mêmes ou par leurs proches (ceux qui sont contigus) sous prétexte que ces tâches seraient effectuées de manière plus rentable par ces experts ou ces entreprises où règne le travail socialisé.

Comment peut-on croire qu’on va travailler mieux pour un autre, quelqu’un d’inconnu, d’indéterminé, au sein d’entreprises où règne la coercition, le travail socialement utile au lieu de travailler directement pour soi ou pour quelqu’un de proche ? Or, c’est la fiction que l’on nous présente.

Bien sûr, la productivité du travail socialisé est plus élevée que l’autre puisqu’on y procède à une économie d’échelle. Mais :

- le travail socialisé ne correspond plus à ce qui existait auparavant et qu’on appelait … autrement … car il est réduction de relations complexes entre soi et soi et entre soi et ses proches en activités additionnées, chosifiées, mécanisées pouvant entrer dans des processus de production collectifs, socialisés. Donc, on gagne du temps mais on perd de la substance, de l’humain.

- le travail socialisé est effectué au sein d’entreprises où règnent des rapports d’autorité. Aussi, le travailleur effectue son activité sous la contrainte et la valeur de ce travail sera toujours fonction de la coercition exercée sur le travailleur.

- l’entreprise privée dont le but n’est pas d’effectuer des tâches socialisées pour le bien du plus grand nombre mais d’effectuer des tâches socialisées pour réaliser du profit va minimiser ses coûts et par là, ignorer sciemment tous les aspects négatifs générés par son activité. A l’inverse, lorsque la personne fait une tâche pour elle-même ou ses proches, elle veille à ne pas engendrer d’effets négatifs puisqu’elle est seule responsable de ceux-ci et qu’elle devra y remédier seule par la suite.

- la minimisation des aspects négatifs générés par l’entreprise sera fonction de la coercition étatique exercée via lois et règlements pour contraindre l’entreprise à effectuer ses activités au mieux, pour le bien-être de tous.

En résumé, l’Etat contraint l’entreprise qui contraint le travailleur à réaliser une activité qui est réduction d’une tâche-phénomène qu’un individu effectuait auparavant. Comment peut-on croire que le résultat sera meilleur ?

Les experts, vous et moi, sommes contraints d’effectuer des comportements dont la portée nous dépasse, dont le sens nous échappe puisqu’ils entrent dans une logique sociale très complexe. Notre comportement perd son sens immédiat. Bien plus, c’est la production individuée de notre comportement de vie quotidienne qui nous échappe petit à petit. Lorsqu’on vit et qu’en situation, on ose un comportement, quel qu’il soit, on s’interrompt machinalement car on se suspecte d’effectuer un comportement socialisé par ailleurs et qu’on ne serait pas habilité à faire. Ainsi : on passe à côté d’un miséreux qui tend la main et on interrompt son mouvement spontané pour laisser aux services sociaux la tâche de s’en occuper. La contiguïté moi-comportement individué est ainsi remplacée par le hiatus moi/comportement socialisé; la contiguïté moi-sens individué est troquée contre le hiatus moi/sens socialisé. Chacun perd la maîtrise de son agir, la maîtrise de son référent immédiat qui est laissé en d’autres mains que les siennes (aliénation vers des “agents” sociaux habilités). Ce processus entraîne :

- un transfert de sens du niveau de l’humain à un niveau supra humain : l’humain devient petit à petit la cellule d’un corps social mondialisé : la cellule ne connaît pas le sens de son agir qui se répercute au niveau du corps entier qui seul en maîtrise la signification.

- l’aliénation car ce que je fais est coupé de ce que je vis et ce que je fais est coupé de ce pourquoi je le fais.

- la séparation, la chosification et la médiatisation de tout ce qui me concerne pour que des marchandises puissent ensuite me le fournir (ex : l’amitié en service, le potager en marchandises etc).